Jacqueline
Fastrès est licenciée en histoire et coordinatrice pédagogique
à l'asbl RTA (Namur). Elle fait partie des auteurs de deux
ouvrages collectifs parus dans la collection "Détournement
de fond" des Editions Luc Pire : L'institution recomposée,
tome 2, L'institution totale virtuelle, Bruxelles, 2001 et La
prévention. Un concept en déperdition, Bruxelles,
2002.

La
notion du risque, comme celle du réseau, est à la mode.
Tout le monde parle de société du risque, on parle beaucoup
moins de société de l'incertitude, or la confusion entre
les deux notions est préjudiciable. La démocratie représentative
est mal armée pour faire face à l'incertitude. Cependant,
des procédures spécifiques relatives aux problèmes
d'incertitude existent et sont développées dans le cadre
de ce qu'on a appelé "démocratie dialogique". Cette nouvelle
forme de démocratie a été développée
par M. Callon et al., sociologues de l'innovation et devrait devenir
complémentaire à la démocratie délégative.
Vous trouverez ici une synthèse de cette
intervention, une retranscription intégrale.

Dans
un premier temps, J. Fastrès situe le concept du réseau
qui est, selon les sociologues de l'innovation, une connexion d'acteurs
à intérêts divergents. Ce modèle de réseau
présuppose que certains rôles soient tenus: traducteur
légitime, porte-parole, intermédiaire. Il est également
primordial de prêter attention au fait qu'un réseau est
constitué à la fois d'éléments humains
et d'éléments non-humains.
Dans
une deuxième partie, la différenciation sera faite entre
deux notions importantes: le risque et l'incertitude. Le risque et
sa gestion politique apparaissent quand, au terme d'une analyse complète,
toutes les données d'un problème sont connues et maîtrisées.
Par opposition, les situations d'incertitude ne font l'objet que d'une
analyse incomplète et incertaine; l'incertitude ne peut donc
que s'appréhender contrairement au risque qui se maîtrise.
La démocratie
représentative telle qu'elle existe dans nos sociétés
occidentales est bien armée pour faire face aux situations
de risques mais très dépourvue pour affronter ces situations
d'incertitude. Les sociologues de l'innovation ont développé
une alternative, sous forme de complément: la démocratie
dialogique.
Dans
cette troisième partie, J. Fastrès expose la forme et
les avantages de la démocratie dialogique ainsi que les conditions
nécessaires pour qu'une procédure de type dialogique
puisse se mettre en place. Elle fait également l'inventaire
des critères permettant de déceler le caractère
dialogique fort ou faible d'un processus de participation.
Les travaux
de groupe ont été centrés sur la possibilité
de l'application concrète du processus dialogique aux pratiques
quotidiennes des plans sociaux intégrés.
[sommet
de la page]

Les données
que nous développerons ici sont inspirées d'une théorie
encore peu connue de Michel Callon, Directeur de l'école des
Mines de Paris et chercheur au Centre de sociologie de l'innovation.
**
(**)
Cette théorie a été développée
par Michel Callon avec Pierre Lascoumes et Yannick Barthe dans un
ouvrage intitulé: Agir dans un monde incertain - essai sur
la démocratie technique, Paris, Ed. Du Seuil La
couleur des idées, 2001.
Le contexte
dans lequel cette théorie a été développée
est essentiellement celui de la recherche scientifique et de ses applications
dans la société, Callon étant spécialisé
dans ce domaine; les applications qu'il propose sont donc essentiellement
centrées sur des données intéressant ce champ:
questions d'environnement, de biodiversité, de politique de
santé, d'application de découvertes scientifiques, etc.
Notre postulat est que cette théorie pourrait être étendue
à d'autres contextes décisionnels, plus sociaux, qu'elle
contribuerait à enrichir.
Introduction
- De
quel type de réseau s'agit-il?
Le thème
du réseau est un thème à la mode. Peu d'institutions
oseraient revendiquer le fait de ne pas travailler en réseau.
Les rapports d'activités 2001 des services privés
de l'aide à la jeunesse témoignent du fait que
98,2% des services déclarent travailler en réseau. Cependant,
ce terme recouvre des réalités et des conceptions très
différentes.
Pour
les uns, en effet, "travailler en réseau" désigne des
connexions établies entre les professionnels, qui se réunissent
en partenariats variés et coordinations diverses.
Dans
certains cas, le résultat inattendu de ces pratiques consiste
dans le fait que plus une parcelle de la vie privée des gens
n'échappe à un regard professionnel. J'ai pu observer
des cas où la déontologie n'était pas respectée
par des échanges d'informations informels les investigations
et les recoupements s'accumulent, dans une concentration délocalisée
virtuelle qui ne rappelle malheureusement que trop bien les dérives
de ce que Goffman appelait l'institution totale. **
(**)
Théorie développée dans L'institution recomposée,
Tome 2 L'institution totale virtuelle. J. Blairon, J. Fastrès,
E. Servais et E. Vanhée, Bruxelles, Ed. Luc Pire collection
Détournement de fond, 2001.
Une autre
conception du réseau consiste à l'envisager comme la
propriété de l'usager; c'est la conception défendue
par N. Delcour et J. Flament dans leur ouvrage sur l'accueil familial
**, au nom justement de la possibilité que doit conserver l'usager
de se retrancher dans ce que Goffman appelle joliment "la coulisse".
Le réseau est alors l'ensemble des relais non-professionnels
dont peut bénéficier la personne pour mener sa trajectoire.
Dans cette conception propre au milieu ouvert, il y a évidemment
autant de réseaux que de situations personnelles.
(**)
Ouvrage collectif "L'hôte et l'autre Pratiques
d'accueil familial", Bruxelles, Ed. Luc Pire- collection
Détournement de fond, 2000.
Nous
allons proposer ici une troisième conception du réseau,
telle qu'elle a été développée par les
sociologues de l'innovation, Michel Callon et Bruno Latour.
Cette
conception n'est pas limitée au travail social; elle a d'ailleurs
été développée pour essayer de comprendre
l'émergence d'innovations techniques, le surgissement de découvertes
scientifiques, la construction d'accords entre acteurs à intérêts
divergents (par exemple l'implantation de nouvelles habitudes de pêche
pour éviter la disparition de certaines espèces).
[sommet
de la page]
Le
réseau selon M. Callon et B. Latour
(appelé
aussi sociologie de la traduction)
Reprenons
quelques notions essentielles développées dans ce qu'on
appelle désormais la sociologie de l'innovation ou de
la traduction.
-
Premier
concept, essentiel: La connexion d'acteurs à intérêts
divergents (cela sous entend que chacun arrive avec des opinions
personnelles et donc avec une position plutôt défensive
a priori). Il ne s'agit pas simplement de mettre ensemble les personnes
qui ont un intérêt dans une situation pour créer
un réseau. Le réseau se tient si et seulement si la
connexion existe. Il est donc nécessaire de faire en sorte
qu'elle puisse exister.
-
Une
telle connexion n'est pas donnée au départ, c'est
une construction, qui demande un travail d'intéressement
des différentes parties. L'analyse du contexte est
importante afin d'identifier qui est concerné, quels intérêts,
quels enjeux sont en place, quel degré de convergence observe-t-on
entre les acteurs?
-
Ensuite,
cet intéressement des acteurs à intérêts
divergents exige un important travail de traduction. Cette
notion est essentielle dans la théorie de Callon. C'est ce
qui permet d'aplanir les incompréhensions en permettant une
convergence de base des différents points de vue. La traduction
doit être réalisée par un membre du réseau
qui a la légitimité de le faire. Le choix du traducteur
légitime est extrêmement important, c'est grâce
à sa traduction qu'un intéressement pourra se produire
et qu'on pourra assister à la transformation de l'opinion
réciproque des différents acteurs en présence.
Il est à noter que le traducteur légitime n'est pas
nécessairement l'animateur ou l'initiateur de la négociation.
-
Lorsque
le réseau s'agrandit et que les protagonistes deviennent
plus nombreux, la négociation exige également que
chaque groupe désigne un porte-parole.
-
Enfin,
il faut également un intermédiaire, c'est à
dire un médium qui permettra de réunir les informations,
les données multiples et de forme différente, pour
une connaissance commune, la transmission doit être fidèle
et cohérente. Quels canaux le permettent? Sous quelle forme?
(carnet de communication, enregistrement vidéo, etc.).
-
En
résumé: le traducteur légitime, c'est celui
qui permet la représentation mentale commune; le porte-parole
représente les intérêts de son groupe; l'intermédiaire
est le canal qui permet le passage des informations. La traduction
devient effective par un point de passage. C'est la phase
où la convergence se crée, où, de théorique,
elle devient pratique, où elle s'incarne réellement.
-
Enfin,
un autre concept est très important dans la théorie
de Callon: il faut tenir compte, dans la mise sur pied du réseau,
des humains, bien sûr, mais aussi des éléments
non humains: les technologies médicales et sociales
sont des acteurs du réseau, des acteurs à part entière.
Le non humain a une importance capitale dans la réussite
ou l'échec du réseau.
-
Ce
modèle présente aussi la particularité du principe
de symétrie, il permet d'analyser aussi bien les cas de réussite
que les cas d'échec de constitution d'un réseau.
Ces notions sont ici résumées très sommairement.
Elles nous seront utiles dans le développement qui va suivre.
[sommet
de la page]
Hypothèse
centrale:
société du risque ou société de l'incertitude
La notion
de risque est à la mode, comme celle de réseau. Tout
le monde parle maintenant de société du risque. On parle
beaucoup moins de société de l'incertitude. Or,
la confusion entre les deux notions est préjudiciable à
bon nombre de décisions d'ordre politique parce qu'elle
empêche de mettre en place des procédures adéquates
à la gestion des dossiers où l'incertitude prend
le pas sur le risque.
Pour
M. Callon, l'essence même des deux notions influe directement
sur la chaîne de décision. Voyons d'abord la différence
entre les deux concepts.
Le risque
est un danger bien identifié, associé à l'occurrence
d'un événement descriptible qui est susceptible de se
produire selon tel scénario et dans telles circonstances. Cela
implique que l'analyse de ce qu'il nomme les "états du
monde" ait été menée complètement.
Par "états du monde", il entend l'ensemble des humains
et non-humains impliqués dans la problématique et les
interactions dans lesquelles ces entités sont engagées
**. La notion de risque n'apparaît donc que quand toutes
les possibilités ont été explorées, c'est-à-dire
à la fin de la démarche d'analyse. Toutes les options
possibles étant connues et maîtrisées, tous
les scénarii étant passés en revue, toutes les
conséquences possibles étant connues et pouvant être
anticipées, une décision rationnelle peut être
prise une fois pour toutes et des mesures peuvent être mises
en uvre pour l'appliquer.
(**)
Notons ici l'importance qu'il accorde à tout ce qui est non-humain
et donc a priori peu pris en compte: technologies, instruments.
Dans
les cas incertains, au contraire, on sait qu'on ne sait pas. De plus,
ces incertitudes débordent très souvent de leur terrain
initial et, de techniques, par exemple, prennent une coloration également
sociale (ainsi, le dossier des OGM, voir infra).
Dans
les situations d'incertitude et contrairement aux situations de risque,
l'analyse est incomplète (on n'a pas balayé tous
les "états du monde" possibles) et incertaine
(on ne possède pas toutes les données pour cartographier
les états du monde possibles, il subsiste des zones d'ignorance).
La notion d'incertitude n'apparaît donc pas à la fin
de la démarche, mais en cours d'analyse, voire par défaut
d'analyse. Des scenarii ne peuvent dès lors pas être
établis clairement, les conséquences ne pouvant être
anticipées. Au lieu de décisions, seuls peuvent prendre
place des interrogations et des débats. Là où
le risque se gère, l'incertitude s'appréhende.
Nous
verrons plus loin que cela ne signifie nullement l'impuissance et
le chaos, mais cela implique une tout autre gestion des dossiers.
Notre démocratie actuelle (dite délégative) est
peu armée pour réagir aux situations d'incertitude alors
qu'en ce qui concerne le risque, le système est bien rôdé,
d'où la tentation pour les dirigeants d'essayer de retraduire
des situations d'incertitude en situations de risque
"Un
exemple permet d'illustrer la différence entre les deux notions
et l'intérêt qu'il y a à les distinguer: la
problématique des OGM. On croit généralement
que les gens les refusent parce qu'ils ont peur d'un certain nombre
de conséquences inattendues qui pourraient être préjudiciables
à la santé ou à l'environnement. La question
de savoir si on doit continuer ou pas à investir dans les
OGM tourne autour de la question du risque et des mesures qu'il
faudrait prendre pour les atténuer s'ils existent. En fait,
même si les risques ne sont pas absents des préoccupations
des gens, ce n'est pas, loin s'en faut, la plus importante d'entre
elles. Au travers des débats et des controverses à
propos des OGM auxquels on assiste actuellement, c'est une foule
d'autres questions qui sont posées: par exemple, comment
organiser l'industrie agro-alimentaire, quelle sera la place des
agriculteurs puisque que cela va changer les relations entre les
producteurs de semences et les agriculteurs, quelles vont être
les relations entre le Nord et le Sud? Ce que les gens posent comme
questions, ce sont des questions qui ne sont que peu liées
à des risques mais qui s'inquiètent de savoir dans
quel monde nous vivrons avec des OGM. Or, tous les dossiers du type
OGM (vache folle, manipulations génétiques, etc.)
sont "codés" en termes de risque par les décideurs,
alors que ce sont des dossiers dans lesquels il y a de très
fortes incertitudes, fondamentales, sur le type de monde dans lequel
nous voulons vivre, et pour lesquelles des débats sont nécessaires.
Nécessaires, mais souvent difficiles à gérer,
imprévisibles, mouvants. Une façon de les contourner
pour le monde politique est dès lors de coder les problématiques
en termes de risques."
(Extrait
d'une interview vidéo de M. Callon, RTA, 2002.)
[sommet
de la page]
Une
démocratie liée au risque,
mais mal armée pour l'incertitude
La démocratie
représentative M. Callon la dit "délégative"
- qui s'est installée dans les pays occidentaux repose
sur une double délégation.
La première
délégation est celle par laquelle des citoyens ordinaires
s'en remettent, par un processus électoral, à des
représentants politiques pour prendre les décisions
concernant la vie collective: que ce soit dans les domaines
juridiques, économiques, sociaux, l'agora s'est depuis
longtemps vidée, au quotidien du moins, de ses citoyens ordinaires.
Cette
première délégation a pour conséquence
l'apparition de "politiciens professionnels",
en concurrence les uns avec les autres pour gagner les voix des électeurs;
dans ce dispositif, le citoyen ordinaire n'est consulté
que de façon très épisodique.
La seconde
délégation, aussi essentielle que la première,
est celle par laquelle les profanes s'en remettent aux chercheurs
professionnels pour produire les connaissances et les innovations
techniques qui leur seront utiles. On peut étendre cette délégation
à d'autres secteurs de la vie en société:
voir, par exemple, l'importance croissante de la délégation
de l'instruction, et même de l'éducation des
enfants, de la structure familiale vers la structure professionnelle
de l'école.
La seconde
délégation conduit à un confinement progressif
de cette recherche professionnelle ou de cette expertise dans des
laboratoires et des institutions qui sont de plus en plus éloignés
du profane et du non-spécialiste. (qui a pourtant un certain
type d'expertise à faire valoir). M. Callon oppose ainsi ce
qu'il appelle "recherche confinée" à la "recherche de
plein air".
Ainsi,
nous sommes dans une situation où le citoyen en tant que dépositaire
d'une partie de la souveraineté collective générale
et le profane en tant qu'utilisateur possible d'innovations
ou de services se trouvent en quelque sorte dépossédés
de cette capacité de produire des connaissances, d'infléchir
le cours de la production de ces connaissances et de la possibilité
de participer à des choix concernant l'organisation de
la vie collective.
Néanmoins,
ces institutions, même si elles induisent une société
fragmentée, ont fait leurs preuves: en concentrant la
recherche, on a démultiplié d'une certaine manière
sa productivité; en retirant au citoyen la possibilité
de débattre à tous moments sur tous les sujets, on a
aussi augmenté l'efficacité des institutions politiques.
On assiste
également à une stricte séparation entre chercheurs
professionnels et politiques.
Structurées
de cette manière, ces institutions de la démocratie
délégative prennent en charge avec efficacité
les situations de risque (ne dit-on pas d'ailleurs "gouverner,
c'est prévoir"?). Mais que survienne
une situation d'incertitude et elles deviennent inefficaces,
voire impuissantes.
Pourquoi
cette inadéquation entre la démocratie délégative
et les situations d'incertitude? M. Callon compare la politique
à un supermarché; lorsqu'il y entre, le citoyen-client
a le choix entre une foule de produits. Il adopte des discours qui
sont fabriqués par les représentants qu'il a élus.
Cela fonctionne lorsque les dossiers sont connus parce qu'on
a pu faire l'inventaire des positions possibles et proposer des
solutions claires. Mais quand les dossiers sont nouveaux et qu'on
est dans ce monde incertain, on ne sait plus quoi vouloir puisqu'on
ne sait pas quels sont les problèmes ni, a fortiori, quelles
sont les solutions possibles; il n'y a pas de produit précalibré,
en quelque sorte.
Ces institutions
basées sur la double délégation ne sont pas adaptées
à la gestion de dossiers comme celui des OGM, de l'ESB,
du clonage thérapeutique etc., dans lesquels il y a impossibilité
de séparer les dimensions politiques, éthiques et économiques,
des dossiers qui deviennent de plus en plus complexes, hétérogènes,
mélangés, et qui fabriquent des incertitudes face auxquelles
ces institutions sont démunies

[sommet
de la page]
Une
alternative: la société dialogique
Il faut
redonner la parole aux profanes, aux citoyens afin qu'ils puissent
exprimer leur point de vue nouveau, leurs analyses, leurs argumentaires
par rapport à des questions qui, d'habitude, sont confiées
aux chercheurs ou aux politiques. "On accepte de dire que les
profanes sont capables de participer à la production de connaissances",
cela permet de peupler la distance entre chercheur et profane.
Les questions
qui sont mal ou pas du tout en prise en charge par les scientifiques,
par les partis politiques et par les politiciens professionnels, le
sont par les acteurs qui y sont confrontés, qui les prennent
à bras le corps et qui essayent d'organiser les débats
nécessaires à leur traitement.
Ces acteurs
mettent en place, de façon empirique, des procédures
pour faire fonctionner ce qu'on peut nommer une démocratie
dialogique.
Ce dialogue
doit, pour être démocratique et efficace, prendre la
forme de la controverse. Habituellement, la controverse, lorsqu'elle
apparaît dans la gestion d'un dossier, est mal vécue
par les responsables politiques. Elle est considérée
comme un déficit de communication, comme du verbiage inutile,
voire comme un débordement irrationnel et pathologique d'une
foule ignorante qui se laisse porter par ses émotions. Ainsi,
par exemple, le phénomène NIMBY not in my back
yard, pas dans mon jardin , bien connu des environnementalistes,
est quasi systématiquement interprété comme un
réflexe égoïste de riverains qui s'opposent au
progrès et veulent protéger leur intérêts
particuliers. Pour M. Callon, au contraire, la controverse est un
enrichissement, car elle permet la démocratisation de la démocratie.
Le consensus est souvent indésirable, car il cache trop souvent
les rapports de domination et d'exclusion. Dans la lutte du pot de
terre contre le pot de fer, c'est quasi toujours le pot de terre qui
se voit voué au silence derrière un vernis de concessions
sans envergure. Tous les acteurs concernés doivent avoir la
possibilité non seulement d'être entendus, mais de peser
sur l'orientation des débats. Il ne s'agit pas seulement de
consulter les gens mais bien de les faire participer. Comme
on ne peut réunir tout le monde autour d'une table, cela demande
bien sûr des procédures. Elles existent et ont fait leurs
preuves dans des dossiers importants. ** Mais il faut encore leur
accorder une légitimité qu'elles n'ont pas. Nous
verrons d'abord la forme que peuvent prendre ces controverses, puis
les avantages qu'elles présentent par rapport aux institutions
délégatives classiques, et enfin les conditions de leur
fonctionnement.
(**)
Nombreux exemples dans op. cit.... Agir dans un monde incertain
essai sur la démocratie technique...
1.
La forme
Les forums
hybrides, terme générique englobant plusieurs types
de conférences citoyennes, sont des espaces ouverts où
des groupes peuvent se mobiliser pour débattre de choix qui
engagent le collectif. Leur hybridation tient à l'hétérogénéité
à la fois des groupes (experts, hommes politiques, profanes
concernés
) et des questions abordées dans des
registres variés (éthique, économie, sciences
diverses). Les points de vue représentés seront donc
multiples, les intérêts divergents, les préoccupations
parfois radicalement différentes, voire inattendues.
Ce que
Callon nomme globalement "forums hybrides" peut
prendre diverses formes, selon le type et l'ampleur de la problématique:
conférences de consensus ou conférences citoyennes,
focus groups ou groupes de discussion, enquêtes publiques, etc.
Nous
présenterons ici un exemple de forum hybride dont M. Callon
a fait l'analyse dans son ouvrage, la conférence de consensus,
ou conférence citoyenne, ou publiforum.
Ces conférences
s'attachent à des sujets liés à l'actualité,
très techniques et scientifiques. But: élargir
le cercle de la discussion; faire émerger et structurer
un débat le plus large possible.
Elle
se fait en plusieurs tours.
- Choix
aléatoire d'un panel de citoyens profanes, à qui l'on
donne des séances de formation pour acquérir les connaissances
spécifiques nécessaires.
- Dans
cette formation, il y deux tours: 1° exposé et transmission
de savoirs; 2° questions posées par le panel, qui élargit
le débat. Ensuite élaboration d'une grille de questions
qui va servir pour les rencontres avec les experts.
- Conférence/dialogue
entre le panel et les experts choisi par un comité de pilotage.
Ces experts sont les porte-parole de groupes constitués qui
ont développé une expertise + des chercheurs. La conférence
se fait en public, avec les médias. Sur chaque thème
choisi par le panel, plusieurs experts font un bref exposé
et répondent aux questions.
- Le
panel se retire et rédige un avis écrit.
Constituantes:
comité de pilotage, panel de citoyens, séminaires de
formation, dialogue public, rédaction d'un avis. Il faut
impérativement des traces médiatiques et un débat
en public de la question.
La Conférence
de consensus ne se contente pas d'enregistrer des faits scientifiques,
elle se place au cours de l'incertitude et du processus de recherche.
Elle plaide en faveur d'une meilleure coordination entre recherche
confinée et recherche de plein air.
2.
Les avantages de la double exploration
Si on
reste dans le domaine du risque, on ne se donne pas les moyens de
faire apparaître des problèmes importuns et des solutions
nouvelles, d'inventer des formes de vie collective nouvelles,
tandis que si on accepte de regarder en face l'incertitude, on
se met en position de faire surgir des mondes dans lesquels il y a
plus de place pour les différents acteurs concernés
et auxquels on n'aurait pas songé. La controverse
et c'est essentiel - permet donc une double exploration, celle
des mondes possibles et celle de la composition des collectifs.
a) L'exploration
des mondes possibles
La
controverse permet d'explorer des zones laissées dans l'ombre
par le traitement classique des problèmes et contribue à
rendre visibles des éléments d'abord isolés.
- Elle
réalise un inventaire de la situation portant sur les groupes,
les intérêts et les identités, qui s'opère
en même temps que les acteurs entrent en scène, soit
qu'ils étaient encore dans les coulisses, soit qu'ils soient
engendrés par la controverse elle-même.
- Elle
réalise un inventaire des connexions possibles des problèmes
en discussion avec d'autres problèmes, alors que les experts
croyaient avoir tout cadré. Elle permet d'inventorier les
différentes dimensions de l'enjeu lié à un
projet, alors qu'initialement, la détermination des besoins
se fait dans un cercle fermé.
- Elle
explore les options envisageables en allant au-delà de la
liste proposée par les acteurs officiels. Elle réexplore
des pistes abandonnées, elle identifie des contraintes non
envisagées, elle réoriente, propose de nouvelles solutions.
Il ne
s'agit donc pas d'une simple addition de points de vue,
mais d'une reconfiguration progressive des éléments.
Il s'agit de la création d'un monde commun.
L'exploration
de tous les mondes possibles sera d'autant plus aisée
que la participation sera précoce, idéalement elle devrait
intervenir avant même que des réponses possibles soient
envisagées.
Cette
exploration des mondes possibles peut être plus ou moins accentuée,
depuis une simple consultation des profanes sur des scénarii
de solutions établis par des spécialistes (1), jusqu'à
une exploration conjointe des problèmes et de leurs connexions
(2). Si on la représente sur un axe horizontal, on peut la
schématiser comme suit:

L'une
des grandes vertus de ces controverses est de remettre sur pied d'égalité
experts et profanes, en considérant que chacun possède
une expertise dans un domaine ou dans un autre, et qu'en apportant
son expertise au débat, il l'enrichit, le déplace,
l'élargit. Dans les forums hybrides, les profanes deviennent
pour un temps les experts des experts, et inversement. Dans une controverse
sur le traitement des déchets nucléaires, les bergers
ont des choses à apprendre aux scientifiques. Les associations
de malades jouent un rôle qui peut être très important
dans la découverte de nouvelles solutions, de nouvelles thérapies,
dans l'évaluation des dispositifs cliniques, et sans elles,
ces pistes-là n'auraient pas été explorées.
Dans de nombreux dossiers, on se rend compte que les groupes concernés
sont de véritables réservoirs ou sources d'inspirations
nouvelles, de projets nouveaux. Le fait donc de les considérer
comme des chercheurs à part entière permet cette exploration
de mondes auxquels on n'aurait pas songé.
b) La
controverse permet aussi de faire évoluer la composition du
collectif.
En faisant
l'inventaire de tous les problèmes qui sont liés
à un dossier particulier, elle permet de briser le silence
des groupes concernés, dont on ignorait ou feignait d'ignorer
l'existence et qui ne pouvaient s'exprimer que par des mouvements
d'opposition ou de résistance. Les forums hybrides leur
donnent leur place, en permettant l'émergence, en cours
de processus, d'identités nouvelles, la reconfiguration
des partenariats, l'affinage des stratégies des groupes.
De même
que l'exploration des mondes connus, celle du collectif peut connaître
un engagement plus ou moins important, allant d'une simple agrégation
d'individus à la composition de groupes émergents.

Du haut
vers le bas, l'intensité et la profondeur du mouvement
de composition du collectif s'accroît.
c) En
croisant les deux axes, on peut constater que plus on s'engage
sur chacun de ceux-ci, plus on s'éloigne des procédures
de la double délégation pour s'approcher de procédures
dialogiques.

Dans
ce schéma, il faut tenter de faire bouger le curseur sur les
deux axes vers un maximum d'ouverture, ce qui permettra la constitution
d'un vrai collectif et une exploration plus vaste et plus précoce.
Il s'agit
d'une exploration pure, on ne sait pas présager de ce
qu'on l'on va trouver, il ne faut pas écarter la
possibilité de voir surgir des problèmes annexes à
la question principale. Cette démarche implique un long investissement
au niveau du temps et l'intéressement nécessaire
des groupes représentés à la démarche.
De plus, il faut pouvoir envisager l'arrivée de groupes
émergents en fonction des problématiques qui seront
discutées, c'est un foisonnement de décisions qui
pourront être prises, de manière non définitive.
d) L'action
mesurée
La démocratie
délégative affectionne les décisions tranchantes
et tranchées: les objectifs étant clairement définis,
toutes les analyses ayant été faites, tous les scénarii
étant passés en revue, il est possible de prendre une
décision ferme, définitive, qui engage l'avenir
pour un certain temps.
Mais
dans les controverses et les forums hybrides de la démocratie
dialogique, ce qui compte c'est l'expérimentation,
l'investigation, l'exploration collectives: on procède
par essai et erreur, on identifie des problèmes auxquels on
n'avait pas songé parce que certains groupes les soulèvent.
On imagine ou on explore des options qui sont proposées par
des groupes et dont on ne sait pas si elles vont être fécondes
ou pas. Dans un tel contexte, il faut être capable
de prendre des décisions qui ne rendent pas les situations
irréversibles c'est à dire qui permettent de revenir
en arrière si on estime que l'exploration ne correspond
pas à ce qu'on attendait d'elle. C'est ce
que Callon appelle "l'action mesurée",
dans le double sens métrologique et politique du terme:
on teste, on tente, on mesure les effets, on ajuste; et en même
temps, il s'agit de vraies mesures, qui permettent d'avancer,
même si elles ne sont pas définitives. Il ne s'agit
ni d'indécision, ni de temporisation, mais d'une
batterie de micro-mesures qui finissent par former une trame.
|
Choix
tranchant (décision traditionnelle)
|
Action
mesurée / enchaînement de rendez-vous (décision
en incertitude)
|
|
Un
moment unique, un acte (fort, global)
|
Une
activité itérative (changeante) enchaînant
des décisions de second rang (micro décisions
qui forment une sorte de maillage,)
|
|
Prise
par un acteur légitime
|
Engageant
un réseau d'acteurs diversifiés selon les
responsabilités
|
|
Clôturée
par l'autorité scientifique ou politique
(Difficile
à changer, le retour en arrière est long et difficile)
|
Réversible,
ouverte à de nouvelles informations ou de nouvelles formulations
de l'enjeu.
|
3.
Les conditions de fonctionnement
Comment
mettre cette démocratie dialogique sur pied, quelles institutions
concevoir pour gérer ces situations d'incertitude?
Il est important d'avoir un débat sur les procédures,
sur ce qui peut se faire ou pas.
Nous
avons vu l'exemple de la conférence citoyenne.
D'autres
procédures existent, elles se testent actuellement, elles s'inventent
aussi au fur et à mesure que la démocratie dialogique
se construit. Pour évaluer si une procédure entre bien
dans le cadre de la démocratie dialogique, il existe des balises
à respecter qui sont explicitées dans les deux tableaux
qui suivent.
a)
Les critères de classement des procédures dialogiques
**
(**)
Tiré de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthes,
Agir dans un monde incertain. essai sur la démocratie technique,
coll. La couleur des idées, Paris, Seuil, 2001.
Ce premier
tableau représente les critères qui permettent de vérifier
le degré de dialogisme des procédures. On organise
un référendum, par exemple, ou une conférence
de consensus, sera-t-il plus proche de la démocratie délégative
ou de la démocratie dialogique? Toutes les procédures
qui ne répondraient pas à ces critères ne pourraient
être considérées comme dialogiques, mais comme
renforçant la double délégation et la démocratie
délégative.
|
Critères
|
Sous-critères
|
valeur
|
|
Intensité
|
- Degré
de précocité de l'engagement des profanes
dans l'exploration des mondes possibles
-
Degré d'intensité du souci de composition
du collectif
|
forte
|
faible
|
|
Ouverture
|
- Degré
de diversité des groupes consultés et
degré de leur indépendance vis-à-vis
des groupes d'action constitués
- Degré
de contrôle de la représentativité
des porte-parole des groupes impliqués dans le débat
|
forte
|
faible
|
|
Qualité
|
- Degré
de sérieux des prises de parole
- Degré
de continuité des prises de parole
|
forte
|
faible
|
Le
premier critère: l'intensité
Il mesure
le chemin parcouru sur l'axe considéré (double exploration).
Quelle est l'intensité, ou la profondeur de la remise en cause
de la coupure imposée par chacune des deux délégations?
-
sur
l'axe de la production de la connaissance et de l'exploration des
mondes possibles, les procédures permettent-elles la collaboration
des spécialistes et des non-spécialistes? La coopération
entre recherche confinée et recherche en plein air est-elle
possible? Pour mesurer cela, le degré de précocité
de l'engagement des non-spécialistes est essentiel. Certaines
procédures favorisent la participation des profanes dès
la formulation des problèmes de recherche, d'autres les introduisent
en fin de course, lorsqu'il s'agit de transposer sur le terrain
les résultats obtenus en laboratoire.
-
sur
l'axe de la composition du collectif, les procédures favorisent-elles
cette composition; le souci du collectif est-il une impérieuse
préoccupation? Certaines se contentent de faciliter l'affirmation
d'identités émergentes, fournissant la possibilité
aux porteurs de "petites causes" d'entrer dans l'espace
public, de faire connaître leur voix et leur différence.
D'autres vont plus loin, en organisant un début d'échange
entre les minorités émergentes, qui sont incitées
à s'écouter et à s'accorder. D'autres enfin
poussent les groupes à négocier et à entrer
dans la composition du collectif en mettant à profit l'instabilité
des identités et des ajustements qu'elle autorise.
Le
second critère, l'ouverture.
Quel
ce soit l'axe, le nombre et la diversité des groupes mobilisés
constitue un critère. Dans quelle mesure de nouveaux groupes
sont-ils invités à prendre la parole, à échanger,
à négocier? Plus les groupes sont nombreux et divers,
plus le débat est riche et significatif.
Le critère
d'ouverture permet de faire le tri entre les procédures qui
restreignent l'accès et celles qui l'augmentent.
Quels
groupes sont incités à prendre part à la dynamique
de la recherche coopérative et à celle de la composition
du collectif (et cela quelle que soit l'intensité de la participation?
) Dans quelle mesure les groupes ayant accès à ces deux
dynamiques auront-ils la faculté de modifier leur identité
et leurs attentes en fonction des investigations scientifiques et
politiques en cours?
Deux
sous-critères: la diversité des groupes, leur degré
d'indépendance; la faculté plus ou moins grande de la
procédure à suivre la transformation des groupes, à
en tenir compte, et donc à laisser ouverte, discutable, révocable,
la représentativité des porte-parole.
Troisième
critère: la qualité
Une procédure,
quelles que soient l'intensité et l'ouverture des débats
qu'elle autorise entre profanes et spécialistes ou entre représentants
et représentés, est susceptible de favoriser des collaborations
ou discussions dont la qualité est elle-même variable.
Jusqu'où les identités émergentes peuvent-elles
aller dans leur présentation d'elles-mêmes? Jusqu'à
quel point la connaissance mutuelle peut-elle être approfondie?
De quelle capacité d'argumenter et de contre-argumenter les
groupes disposent-ils quand ils s'engagent dans la composition du
collectif? Mais aussi, jusqu'où la recherche confinée
et la recherche de plein air peuvent-elles pousser la discussion des
problèmes, débattre des frontières du collectif
de recherche et s'impliquer dans l'adaptation des savoirs?
Critères:
le sérieux des prises de parole (pertinence et exhaustivité
des arguments, réponses aux objections) et le degré
de continuité de la prise de parole (ponctuelle, fréquente,...)
b)
La mise en uvre des procédures **
(**)
Tiré de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthes,
Agir dans un monde incertain. essai sur la démocratie technique,
coll. La couleur des idées, Paris, Seuil, 2001.
Ce second
tableau présente des critères destinés à
apprécier les conditions de la mise en uvre de ces procédures,
une fois qu'elles sont clairement identifiées comme dialogiques.
|
Critère
|
Valeur
|
|
Egalité des conditions d'accès aux débats
|
forte
|
faible
|
|
Transparence et traçabilité des débats
|
forte
|
faible
|
|
Clarté des règles organisant les débats
|
forte
|
faible
|
Egalité
d'accès aux débats
Tout
débat tend à être régulé selon les
règles de la démocratie délégative: les
groupes d'action constitués et leurs représentants attitrés
tendent à monopoliser la parole, la recherche confinée
tend à exclure la recherche de plein air. Des forces convergent
pour limiter les débordements. Le déploiement de l'espace
dialogique selon les 6 sous-critères vus devient de plus en
plus compliqué au fur et à mesure qu'on s'éloigne
des procédures traditionnelles pour augmenter la précocité
des engagements, pour rendre plus intense le souci du collectif, pour
accroître la représentativité, la diversité
des groupes, pour améliorer le sérieux et la continuité
des prises de parole. Pour que des voix plus faibles puissent se faire
entendre, le plus tôt possible, pour que la possibilité
leur soit fournie de participer activement à la composition
du collectif, pour que ces voix soient écoutées et influentes,
il faut que leur soient assurées des ressources en temps, en
argent, mais aussi en formation.
Plus
la double délégation est remise en cause par la procédure,
plus des efforts devront être faits dans ces domaines. Il est
plus facile d'attendre les experts à la sortie de leur laboratoire
que de participer à l'identification des problèmes.
Idem quand il s'agit de s'engager dans la composition du collectif.
Exemple:
les associations de malades, quand elles veulent maintenir leurs revendications
spécifiques tout en montrant la place qu'elles pourraient occuper
dans un collectif reconfiguré, rencontrent beaucoup de problèmes.
Pour nouer le débat, il faut passer d'une formulation de problème
limitée à quelques maladies particulières à
des formulations de plus en plus larges qui intègrent des populations
de plus en plus nombreuses, pour être éventuellement
capable de monter en généralité en proposant
de retraduire leurs revendications dans des notions plus abstraites
et plus universelles comme celle de personne humaine ou de dignité
humaine.
Ce lien
passe par l'accès à des ressources spécifiques,
par la consultation des malades, par l'acquisition d'une compétence
sociale rare qui permettent à des acteurs non préparés
de tenir des discours d'une grande généralité
et d'une grande ambition dans des arènes publiques.
De nouveaux
rôles professionnels prennent de l'importance: traducteurs,
médiateurs, facilitateurs de débats et de négociations,
animateurs politiques dont la mission explicite serait de rendre plus
aisée l'entrée dans l'espace public. Il est nécessaire
que soient évalués, ex ante, les coûts liés
à l'instauration d'un égal accès à la
procédure et que des ressources soient dégagées
pour les mettre en place. Si cette condition n'est pas remplie, la
meilleure procédure du monde se transforme vite en mascarade:
ne participent que ceux qui ont pignon sur rue et la faculté
de se faire entendre et d'être entendus.
La
transparence
Comment
savoir qui est intervenu? Comment garder la mémoire des prises
de position? Comment restituer la richesse dialogique du débat?
Ne pas garder ces traces équivaut à une seconde relégation
après entrée dans l'espace public de ceux qui avaient
pu sortir de la première relégation. La transparence
peut aller jusqu'à un éventuel recours en justice pour
ceux qui se sentent lésés.
A ce
stade l'intermédiaire est très important, les médias
peuvent jouer un rôle primordial grâce aux moyens techniques
mis à leur disposition: enregistrement , vidéo, etc.
La
clarté et la publicité des règles du jeu
L'accord
sur la manière de procéder ne doit laisser aucun point
dans l'ombre et vaut engagement ferme. Pas question de revenir sur
les règles en cours de route. Les règles de base doivent
être connues de tous et respectées tout au long de la
procédure même si l'action est fluctuante.
c)
Les acteurs
Les forums
hybrides ne se contentent pas d'espace de discussion. Ce qui compte,
c'est in fine l'intégration de la procédure dans le
processus de décision politique. La raison d'être des
procédures dialogiques, c'est la fabrication d'un monde commun
et non la mise en place de discussions. La procédure ne suffit
pas pour ce but, il faut un travail collectif en dehors des conférences
de consensus.
Le forum
hybride possède une dynamique. Chaque consultation mise en
uvre par telle ou telle procédure fait émerger
des groupes, ouvre de nouvelles pistes de recherche "collaborative",
qui débouchent sur de nouvelles procédures. La recherche
d'un monde commun se poursuit. Pour assurer cette continuité,
il faut une infrastructure qui permette que les contacts restent pendant
les "trous". Il faut un cadre à la fois stable et
ouvert.
Pour
que la dynamique d'exploration d'un monde commun s'entretienne, il faut
l'intervention:
- Du
monde associatif qui donne aux groupes émergents un début
d'existence et de reconnaissance et ses premiers moyens d'expression.
- Des
médias qui assurent la publicité des prises de position
et des controverses, qu'ils structurent. Le rôle des médias
dans la fabrication de la démocratie dialogique consiste
notamment à donner un espace de discussion dans lequel les
points de vue minoritaires peuvent se faire entendre, c'est en quelque
sorte une entrée dans l'espace public.
- Des
pouvoirs publics qui assurent le fonctionnement des procédures
dialogiques, servent de recours, structurent les coordinations,
allouent les ressources.
L'importance
du porte-parole
L'essence
même des forums hybrides implique de laisser une large place
à la parole. Or, tout le monde ne peut être là.
La notion de porte-parole a dès lors une importance capitale.
"Le
paradoxe central de la démocratie, c'est que pour faire parler
il faut faire taire. Il n'y a pas de démocratie directe au
sens où chacun pourrait donner son avis. On ne donne son
avis, on exprime une volonté que dans ce travail de médiation
par laquelle on délègue à quelqu'un d'autre l'expression
de sa propre volonté. C'est un mécanisme absolument
crucial et sans cet écart entre celui dont la volonté
est exprimée par quelqu'un d'autre et ce porte-parole, il n'y
a pas de représentation. Tout le travail de la démocratie,
c'est ce travail de collecte de la parole par lequel quelqu'un va
parler au nom de quelqu'un d'autre, qui se reconnaîtra dans
ses propos. Mais tout seul on ne dit jamais ce qu'on veut, on ne
sait jamais ce qu'on veut; "pour savoir ce que je veux
il faut que quelqu'un le dise à ma place".
La
démocratie délégative gère cet écart
de manière très brutale. On fait des sondages, des déclarations
et on demande aux gens s'ils sont d'accord, et comme ils peuvent faire
leur shopping entre plusieurs partis et plusieurs projets, ils finissent
par savoir ce qu'ils veulent.
Le
problème de la représentation dans la démocratie
dialogique, cette fois, c'est le problème de cette interaction
permanente par laquelle on va aboutir à l'expression d'un point
de vue, d'une question, d'un problème, d'une préoccupation
et à la proposition de pistes pour apporter une solution à
ce problème. Pour que le porte-parole puisse exprimer cette
chose émergente qui évolue en fonction des décisions
qui sont prises, des actions mesurées qui sont entreprises,
pour que ceci soit en phase avec cette évolution, il faut des
interactions permanentes, la possibilité de révoquer
les porte-parole, de changer l'assiette du groupe et de trouver un
autre porte-parole etc. Cela ne remet pas en cause l'écart
entre la parole qui est portée et celui qui la porte, il y
a toujours cette interaction indispensable pour savoir ce qu'on veut,
mais c'est une interaction beaucoup plus fine, plus fluctuante, plus
évolutive, ce que les institutions de la démocratie
délégative sont incapables de prendre en charge."
(Tiré
d'une interview vidéo de M. Callon, RTA, 2002).
La logistique
du transport de paroles est cruciale pour la procédure.
Il convient
également de prendre une grande attention à toute une
série de petites procédures qui peuvent paraître
des détails, mais dont l'importance est cruciale: la façon
de désigner les porte-parole, le temps de parole imparti à
chacun, etc.
Il faut
que la démocratie dialogique, pour acquérir sa légitimité
mais aussi pour fonctionner de manière optimale, obtienne l'équivalent
de toutes ces petites infrastructures logistiques sans laquelle la
démocratie délégative n'existerait pas: les isoloirs,
les urnes, etc.
Toute
l'infrastructure logistique de la démocratie délégative
est à créer.
[sommet
de la page]
Réactions
des participants
et commentaires formulés par J. Blairon et J. Fastrès.
1.
La complémentarité
-
Il
ne faut pas opposer démocratie dialogique et démocratie
délégative, ces deux types de modèles coexistent,
ont chacune leur légitimité et leurs avantages.
-
Les
situations d'incertitude sont mieux gérées par la
démocratie dialogique, or le discours politique se focalise
quasi exclusivement sur les situations de risque.
-
Question
d'un participant: "quel est l'intérêt du modèle
pour les pouvoirs publics?"
Réponse: Lorsqu'on est face à une situation d'incertitude,
il est de l'intérêt de tout le monde de pouvoir s'appuyer
sur une démarche complémentaire à la démocratie
délégative; il est intéressant pour les élus
de disposer de davantage de données et un appui participatif
de la population pour les aider à prendre une décision.
2.
Les conditions d'une participation effective
-
Dans
la démocratie dialogique, le
choix du porte-parole est très important, il ne doit pas
être institutionnalisé, il doit pouvoir être
révoqué en fonction de la fluctuation du collectif.
-
La
traduction est aussi très importante: c'est elle qui permet
de trouver une question autour de laquelle tout le monde doit pouvoir
se retrouver, elle peut même donner un nouveau rôle
à chacun; elle permet de déplacer la manière
de parler de chacun, de manière à atteindre un accord
minimum permettant de travailler ensemble à la recherche
de solutions. Le traducteur possède une place stratégique,
c'est en grande partie grâce à son intervention que
le réseau se crée et se maintient.
-
La
garantie que le processus soit réellement participatif porte
sur le degré de dialogisme des procédures et sur la
publicité des débats, laquelle permet d'assurer qu'on
assiste bien à un croisement d'intérêts et pas
à la reprise des résultats pour le compte d'un seul
des partenaires.
-
La
question de confiance est primordiale, elle repose sur le degré
de transparence, la traçabilité et le respect des
règles; s'il n'y a pas de confiance dans l'équité
du débat, le processus se bloque.
3.
Temps et politique
-
Réflexion
d'un participant: la dimension du temps est souvent absente de la
démocratie, on n'envisage pas la présence dans la
durée, or ce modèle nécessite une procédure
très lente.
Commentaire de J. Fastrès: Cette lenteur, c'est aussi le
temps nécessaire pour que les conditions équitables
d'accès au débat existent; ce modèle peut aussi
faire gagner du temps puisqu'on peut y trouver un large éventail
de solutions à des problèmes. Cependant, il ne faut
pas attendre d'être dans une situation nécessitant
une réponse à court terme pour entamer ce type de
débat. Quand l'échéance se présente,
il faut qu'une grande partie du travail d'investigation ait déjà
été fait, donc on peut dire qu'on perd du temps au
début pour en gagner après.
- Réflexion
de Jean Blairon . Il existe trois sortes de "temps"politique:
-
1. Le temps accéléré: on voudrait connaître
la réponse avant même d'avoir formulé la question;
la pression des médias n'est pas étrangère à
ce phénomène.
- 2. Le
temps suspendu, c'est ce qui existe entre deux temps de décision
politique: ce qui était n'existe plus et ce qui doit être
n'existe pas encore, ce vide temporel est invivable pour les institutions
et les personnes qui y sont prises.
- 3. Le temps "politique" est de plus en plus confiné,
les impératifs électoraux conditionnent une bonne partie
des ordres du jour, le temps de prise de décision est raccourci,
les décisions sont tranchées selon des critères
internes au champ politique.
Donc
il est intéressant, dans un processus de participation de se
détacher de ces types de temps et de se livrer à des
explorations en dehors des agendas politiques, qui ne laissent pas
de temps suffisant. Ce processus de participation doit être
plus permanent, car assez lent.
[sommet
de la page]