La politique linguistique de Guillaume Ier fut la première occasion d’une prise de conscience des habitants des provinces wallonnes. L’application des lois linguistiques obligea l’Etat à dresser des cartes, à répartir les hommes selon des critères nouveaux. Ce ne fut pas le libre choix de la langue, car la supériorité du français était trop nette, ce fut la géographie qui fixa la ligne de partage des langues. Le 15 septembre 1819, le roi signa l’arrêté décidant qu’à partir du 1er janvier 1823, la langue "nationale" serait la seule langue des autorités administratives, judiciaires, financières et militaires dans la partie flamande. La menace d’une extension de l’arrêté à d’autres régions, principalement au Brabant, fut clairement exprimée. Les fonctionnaires habitués à l’usage du français avaient devant eux un avenir sombre. Les avocats de tous les barreaux étaient inquiets. La crainte de devoir changer de domicile les tenaillait. Le 26 octobre 1822, la contrainte linguistique fut étendue aux arrondissements de Bruxelles et de Louvain. A la frontière linguistique, pétitions et contrepétitions se multiplièrent car des modifications des limites des arrondissements avaient été décidées. Le ministre de la Justice Van Maanen, avec une extraordinaire obstination et une minutie étonnante, veilla à l’application des mesures royales.

Les catholiques flamands, habilement, mêlèrent revendications religieuses, liberté d’enseignement, application du Concordat et liberté linguistique. En flamand, ils réclamèrent le libre usage de la langue française, car sa proscription visait à confier tous les emplois à des hollandais protestants. "Le hollandais porte toujours avec lui les germes de l’hérésie". Pour le ministre de l’Intérieur, de la Coste, le libre usage du français était le seul moyen de rétablir le calme dans les provinces méridionales. Le Roi fit des concessions, le 28 août 1829, sur des points de détail; le 4 juin 1830, il rétablit la liberté linguistique en Flandre et dans l’arrondissement de Bruxelles. Mais les menaces pesaient toujours sur les Wallons. Le roi prônait le bilinguisme. L’administration centrale et le ministre de l’Intérieur s’en inquiétaient car "toute la génération contemporaine wallonne serait exclue de tout accès aux fonctions supérieures plus encore qu’elle ne l’est aujourd’hui". Pour cet homme d’Etat clairvoyant, tout système bilingue serait toujours néfaste aux Wallons, mais qu’y faire, "cette difficulté est presque dans le fond insurmontable, car elle résulte de la nature des choses même". Au cours de l’été chaud de 1830, le rétablissement de la liberté linguistique en Flandre et à Bruxelles ne libérait pas les Wallons d’une inquiétude tenace pesant sur leur avenir.

 

"Détacher les Belges de leurs anciennes liaisons avec la France, les isoler de leurs anciens maîtres, mettre leurs idées, leurs coutumes, leur langue, leurs croyances mêmes en opposition avec ceux de leurs voisins", telle était bien, pour le diplomate autrichien Mier, la politique de Guillaume Ier. Ce furent les mesures en matière linguistique qui manifestèrent le plus nettement cette volonté de rompre les amarres qui tenaient les départements réunis fermement attachés à la France. Le rêve de Guillaume Ier était de faire du néerlandais la langue nationale (landstaal). Des obstacles se dressaient devant lui : le frison était parlé dans le Nord du royaume, l’allemand dans une grande partie du Grand-duché de Luxembourg, le français était la langue des provinces wallonnes mais aussi de la bourgeoisie de tout le Brabant et de la Flandre tandis que le peuple flamand s’exprimait dans des dialectes. Dans l’immédiat, le souverain voulait faire du néerlandais la langue nationale des provinces du Nord et de la Belgique flamande. La bourgeoisie flamande était attachée à la liberté linguistique et n’aimait pas la contrainte. Dans la capitale méridionale, Bruxelles, où la francisation, fort ancienne, avait progressé sous le régime français, la résistance était plus vive encore. Dans les provinces wallonnes, la crainte d’une extension des mesures de rigueur était lancinante. De toute manière, dans un Etat où le néerlandais serait la langue nationale, les Wallons ne seraient plus que des sujets de seconde zone.

 

Le changement d’attitude du souverain venait trop tard. Depuis deux ans, l’union des oppositions, catholique et libérale, avait sensiblement progressé. Par les pétitionnements, la lutte pour le redressement des griefs avait largement débordé le cadre étroit des électeurs censitaires. La riposte des vieux libéraux, nombreux en Wallonie, se heurtait à de vigoureuses critiques de la part d’une jeunesse intellectuelle libérale qui suivait avec passion les efforts déployés en France pour résister à Charles X et à Polignac. La liberté avait du charme pour des journalistes brimés par une surveillance tatillonne. Les frères Rogier, Joseph Lebeau ou Paul Devaux à Liège, dans le "Mathieu Laensbergh" devenu le "Politique" en 1829, voulaient une transformation du système de gouvernement. Ils réclamaient la responsabilité ministérielle, dans un régime parlementaire à l’anglaise. Les libertés politiques étaient essentielles et ils étaient prêts à payer le prix aux catholiques pour mener en commun un combat contre le pouvoir. La liberté d’enseignement, étroitement surveillée depuis quinze ans par un roi calviniste, était capitale pour les catholiques. Ensemble, catholiques et libéraux traquèrent les ministériels.

 


Robert DEMOULIN, Unification politique, essor économique (1794-1914), dans Histoire de la Wallonie, op. cit., p. 313-322