[...] L’Angleterre [...] pouvait-elle donc mettre tant de prix à la formation d’un nouveau royaume belge, qui ne pouvait être viable que par cette loi de neutralité sous l’égide de laquelle le concert unanime des nations l’a placé ? C’était trop de bruit et trop de contradiction pour un si petit objet. Il y eut donc de la part de l’Angleterre un autre enjeu plus considérable, mais éloigné. Il faut le chercher; et puisque la Hollande était le corps sur lequel tout le monde agissait, il faut commencer par se demander ce qu’était alors la Hollande. La Hollande était alors pour les puissances allemandes le Rhin, la Meuse, l’Escaut; c’était Ostende, Gand, Anvers, Amsterdam, Rotterdam; c’était de l’industrie, du commerce et la mer. C’étaient des débouchés dont l’Allemagne ne peut pas se passer, et que la Hollande lui fermait, quoique ce royaume ne pût lutter contre personne sans le secours de l’Allemagne. La séparation du royaume en deux parties donnait à l’Allemagne l’espoir que la liberté de navigation de l’Escaut, qui en devenait une des conditions, lui assurerait un des avantages que la Hollande lui avait refusés. [...]

Qu’est-ce que la Hollande pour l’Angleterre ? La Hollande seule ne serait qu’une puissance de troisième ordre si ses possessions coloniales ne lui donnaient pas dans le monde l’importance d’une puissance de premier ordre. L’Angleterre, en comparant l’exiguïté de son propre territoire en Europe à l’immensité de ses colonies dans les cinq parties du monde, doit nécessairement puiser en elle-même la conviction qu’il pouvait être possible au royaume des Pays-Bas d’acquérir une puissance coloniale bien supérieure à celle que possédait déjà et que possède encore la Hollande. [...]

[...] Ce fut donc l’armée française et une flotte anglaise entrée dans les eaux de l’Escaut qui empêchèrent que les Belges ne retombassent sous la domination de la Hollande. La Belgique n’avait encore organisé aucun moyen de défense. Pourquoi donc l’Angleterre a-t-elle apporté cet empêchement ? D’où lui venait ce respect pour cette manifestation de la volonté populaire en Belgique, tandis qu’elle ne montrait pas ce même respect sur plusieurs autres points ? Vint plus tard le siège d’Anvers, convenu d’avance entre la France et l’Angleterre. Cette expédition avait pour objet spécial d’assurer la liberté de navigation sur l’Escaut. La décadence des florissantes manufactures de Gand ne tarda pas à montrer à qui elle devait profiter. [...]

Comme il n’existait en Europe aucune cause qui put raisonnablement engager l’Angleterre à briser son propre ouvrage, il faut bien admettre, comme la seule base de calcul, qu’elle voulut dédoubler le royaume, pour affaiblir dans la même mesure la puissance coloniale de la Hollande; car c’est la force des métropoles qui fait la force des colonies.

 


Comte de FICQUELMONT, Lord Palmerston, L’Angleterre et le continent, Bruxelles, 1853, t. 2, p. 46, 60, 57, 61