Le Wallon : héritage de la Latinité

XIIIe siècle : montée des langues vulgaires

Naissance et essor du français

Adoption du français dans les "régions wallonnes"

Dans l'orbite de Paris...

Le français comme trait d'union


[...] Pourquoi les Wallons parlent-ils le français ? Pourquoi les Wallons participent-ils à la culture latine, sous sa forme française ? Voilà des questions d’un intérêt capital, car nous pouvons en saisir les effets à tous les instants de notre vie sociale [...].

Depuis des siècles, les Wallons se trouvent aux avant-postes de la Latinité. Ils sont les descendants des Gallo-Romains du nord de la Gaule. Aux premiers siècles de notre ère, nos ancêtres ont abandonné leurs dialectes celtiques pour parler le latin populaire, le latin usuel. En Gaule, après la chute de l’Empire romain, le latin populaire, livré à lui-même, a évolué suivant les régions. Il a donné naissance aux dialectes de langue d’oïl au nord de la Loire, aux dialectes de langue d’oc au sud du fleuve. Nos dialectes wallons, picards, lorrains appartiennent à la famille des dialectes d’oïl. Quant au latin littéraire, appris dans les écoles, il resta une langue immuable, figée, la seule langue écrite, la seule langue culturelle en Europe occidentale pendant de longs siècles.

Au XIIIe siècle, il se produit en Europe occidentale un événement d’une portée considérable : la montée des langues vulgaires. Vous savez qu’on entendait par langues vulgaires tous les parlers qui n’étaient pas le latin littéraire. Certaines langues vulgaires sont, au XIIIe siècle, suffisamment évoluées, suffisamment constituées pour prétendre à devenir des langues écrites, des langues de culture, des langues d’administration. Le latin perd son hégémonie. Or, dans l’ancienne Gaule, parmi les dialectes d’oïl, un dialecte s’élève : le francien, qui devient une "coïnê", c’est-à-dire, une langue commune, langue littéraire certes, mais aussi langue administrative, langue de négoce, voire langue internationale.

Cette langue commune issue du francien, c’est-à-dire du dialecte de Paris et de l’Ile-de-France, sera appelée désormais le français. A cause de la cour de France, le français devient la langue noble, la langue de la courtoisie et du bon ton dans l’Europe entière. A cause des foires de Champagne, devenues les grandes assises du commerce international, le français devient la langue commune des marchands. Dans le monde des affaires, le parler de France occupe, au XIIIe siècle, la même place que l’anglais de nos jours. A cause de l’importance que prend la bourgeoisie au XIIIe siècle, le français devient, peu à peu, la langue de l’administration. Les bourgeois préfèrent une langue vulgaire au latin, resté la langue du clergé. Le français devient aussi la langue de la Croisade. Enfin, n’oublions pas de souligner que la littérature française acquiert, au XIIIe siècle, la première place en Europe. Son prestige est incomparable.

[...] Que va-t-il se passer dans nos régions wallonnes à cette époque au point de vue linguistique ? Un dialecte (par exemple le dialecte liégeois) va-t-il prendre le pas sur les autres parlers et devenir l’organe commun, la "coïnê" ? Nullement. Remarquons qu’à part Tournai et le Tournaisis, qui sont fiefs français, la principauté de Liège, les comtés de Hainaut, de Namur, et de Luxembourg se trouvaient en Terre d’Empire, donc situés en dehors des frontières politiques de la France. Et, cependant, dès le XIIIe siècle, c’est le français qui est adopté partout comme langue littéraire. Voilà le fait capital de l’histoire intellectuelle de la Wallonie.

Sans aucune contrainte, de leur propre volonté, les Wallons sont entrés dans l’orbite de Paris, et, depuis sept siècles, avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, n’ont cessé de participer à la culture française. Certes, le français employé dans nos régions au moyen âge, sera un français provincial, un français émaillé de wallonismes ou de picardismes suivant le cas. Les réussites seront variables suivant le degré. Ce qu’il faut souligner avant tout, c’est la volonté qui se manifeste d’employer la langue littéraire. Le français de chez nous ne sera ni plus ni moins provincial que celui en usage dans la plupart des provinces françaises à la même époque. [...]

Les Wallons ont eu une chance inouïe dans leur histoire: un dialecte d’oïl, c’est-à-dire appartenant à la même famille linguistique que leurs propres dialectes, est devenu très tôt une langue universelle. Ils s’y sont rattachés tout naturellement. Il n’y a jamais eu de culture wallonne. Ce n’est pas le dialecte qui a créé le trait d’union entre tous les Wallons, mais bien le français, autrefois comme aujourd’hui. [...].

Félix ROUSSEAU,
Le problème culturel en Belgique, dans
La Nouvelle Revue wallonne
, t. XIII,
n° 3-4, juillet – décembre 1965.

 


(9) Philippe DESTATTE, Félix Rousseau et Léon-E. Halkin, Ecrire la Wallonie avec quelques mots simples, comme celui de liberté, introduction à Félix ROUSSEAU, La Wallonie, Terre romane, 6e édition, Charleroi, Institut Jules Destrée, 1993, p. 7-40.

(10) Félix ROUSSEAU, La Meuse et le pays mosan en Belgique, Leur importance historique avant le XIIIème siècle, Annales de la Société archéologique de Namur, t. 39, Namur, 1930.

(11) Félix ROUSSEAU, Le problème de l’enseignement de l’histoire en Wallonie, dans La Nouvelle Revue wallonne, t. 4, n°1, octobre 1951, p. 18.