Royaume des Pays-Bas : amalgames régionaux

La révolution de 1830

Le nouvel État belge : clivages et tentatives de déstabilisation


La chute de Napoléon détermine un nouveau découpage de l’Europe. Le 1er mars 1814 déjà, conformément aux accords de Chaumont, les départements créés des anciennes Provinces-Unies, des anciens Pays-Bas et de l’ancienne Principauté de Liège, sont réunis dans un même Royaume des Pays-Bas. Cet amalgame, décidé par les alliés sans demander l’avis des populations, était une construction peu appréciée par les provinces wallonnes, attachées à la culture et à la langue françaises, catholiques de religion et contraintes de subir une énorme dette hollandaise. L’amalgame implosera en 1830 pour une série de raisons qui sont bien connues : les divergences d’intérêt en matière économique s’accentuent entre les régions du Nord et du Sud qui perçoivent fort différemment la politique économique menée depuis La Haye ; la sous-représentation politique du sud alimente les griefs de ceux qui souffrent aussi de l’autoritarisme royal ; enfin, la politique linguistique pose des problèmes à notre nationalité de Wallons (12), ainsi que le dira le comte de Celles aux Etats-Généraux de décembre 1829.

La révolution qui éclate le 24 août 1830 à Bruxelles a des allures à la fois d’insurrection prolétarienne et de manifestation pro-française. Elle ne sera ni l’une ni l’autre. La victoire des révolutionnaires sur les troupes royales qui tentent de s’emparer de Bruxelles en septembre 1830 et la formation d’un gouvernement provisoire de la Belgique marquent la rupture définitive avec la Hollande. Des volontaires wallons y ont joué un rôle important mais non décisif. Plus de 90% des insurgés étaient des journaliers ou des ouvriers domiciliés à Bruxelles et près de 60% d’entre eux avaient le flamand comme langue maternelle. "L’image émergeant de l’analyse de ces données est celle d’une révolution à majorité bruxelloise écrasante. L’aide reçue du dehors par les Bruxellois fut minime, tandis que la présence d’étrangers fut virtuellement inexistante" (J.ROONEY, historien américain, 1981).

Les premiers mois du nouvel Etat belge sont difficiles. Plusieurs courants s’affrontent. Orangistes et francophiles, notamment, remettent foncièrement en cause son existence. Les industriels et les commerçants se sentent à l’étroit dans le cadre de la Belgique. La prospérité de leurs activités ne peut venir que d’une réunion à la Hollande ou à la France... Ils sont sans arrière-pensée politique, ils recherchent seulement des débouchés et des marchés extérieurs. Lorsque le Gouvernement provisoire se tourne vers la France pour désigner un roi, des sentiments francophiles s’expriment parmi les populations de Wallonie, dans le Hainaut, mais particulièrement à Liège et à Verviers. Les pétitions circulent du Borinage au Pays de Liège, en passant par Philippeville et Fontaine-l’Evêque, demandant la réunion à la France du roi Louis-Philippe. Certains journaux propagent des idées réunionistes. L’élection du duc de Nemours au trône de Belgique, le 3 février 1831, est saluée avec allégresse dans toute la Wallonie. Le canon tonne à Mons, Charleroi, Binche, Liège et Verviers; partout ce sont des feux de joie et des illuminations. Le désarroi est complet parmi les partisans de la France lorsqu’ils apprennent que Louis-Philippe a refusé d’accepter la couronne pour son fils. Dès ce moment, le mouvement perd toute la spontanéité qui faisait sa force réelle (13). Une tentative de "complot" échoua lamentablement et des articles de presse de journalistes désabusés proposant la séparation des provinces du Sud de la Belgique ou même le rétablissement de la principauté de Liège restèrent sans lendemain.
Troupes sans chefs, les réunionistes échouaient là où les orangistes, chefs sans troupe, connaissaient le même sort. Certains du soutien du roi Guillaume, les orangistes tentent de montrer aux industriels et aux commerçants qu’à défaut de la France la survie économique du pays exige le retour à la Hollande. Le mouvement orangiste attend tout son succès de l’action des industriels wallons. Conscient des sentiments francophiles de ses ouvriers, John Cockerill, qui doit à la protection du roi Guillaume et à ses subsides, une grande part de son immense prospérité, jouera alors à la fois la carte de la France et la carte de la Hollande. Garantissant un soutien populaire à Liège et à Verviers si les troupes hollandaises pénétrent en Belgique, Cockerill ne peut tenir sa promesse et l’intervention militaire hollandaise (2 août 1831) se solde par un désastre. La France a aussitôt répondu à l’appel de Léopold Ier et a fait marcher ses troupes à travers la Belgique pour arrêter l’invasion hollandaise; les populations wallonnes ont rapidement pris le parti de la France...


(12) Cité par Philippe DESTATTE, L’identité wallonne, 1997, p. 54

(13) André CORDEWIENER, 1830 en Wallonie, dans La Wallonie, le pays et les hommes, op. cit., t. 2, p. 17-21