La frontière linguistique en question

Un phénomène progressif...

Étude toponymique

L'étude des populations et du milieu physique

Migrations de populations


Les origines de la frontière linguistique n’ont cessé d’intriguer les chercheurs en général, les historiens en particulier. Aucune raison géo-physique ne permet de comprendre pourquoi la frontière linguistique est une ligne aux arêtes bien nettes, qui sépare au Nord et à l’Est le domaine du germanique de celui du roman. Partant des environs de Dunkerque, elle court d’Ouest en Est, côtoyant les localités de Mouscron, Renaix, Enghien, Hal, Hoeylaert, Hougaerden, Landen, Glons, puis après être passée un peu au Sud de Maastricht, atteint Aubel. Elle pivote alors et prend une direction Nord-Sud vers Malmédy, Martelange, Arlon. Telle quelle, elle ne suit aucune frontière politique ancienne ou moderne, pas plus qu’elle ne correspond à aucune limite géographique naturelle.

La forêt charbonnière, la voie romaine Bavay-Cologne et ses fortifications, l’organisation de la défense de l’empire et l’approvisionnement des troupes installées sur le Rhin, nombreuses furent les explications avancées pour expliquer l’origine de la frontière linguistique. On verra en annexe ce qu’il faut en penser.

S’il est toujours impossible de cerner très clairement le processus de formation de la limite linguistique, il n’en reste pas moins sûr que le phénomène s’est produit à la suite d’une colonisation progressive et non en termes d’invasions brutales ; il est évident aussi qu’une frontière linéaire ne s’est pas établie d’un coup, à la suite de l’irruption des Francs. Dès le début de notre ère, des soldats et paysans germains sont venus s’installer dans l’Empire; au IIIe siècle, en outre, les empereurs ont établi des prisonniers "barbares", les Lètes, pour repeupler certaines régions. La mise en place des blocs linguistiques roman et germanique a pris plusieurs centaines d’années et s’est accompagnée de fluctuations locales d’amplitude variable.

Se fondant sur une étude rigoureuse de la toponymie, M.Gysseling donnera du crédit à l’hypothèse du temps long et de la formation de la frontière des langues entre le Ve et le XIIe siècles. Constatant que le territoire de l’actuelle Belgique était germanisé en 50 avant JC, il souligne que la romanisation a imprégné ce territoire pendant quatre siècles sans faire disparaître le germanique. Suite au déclin de l’empire, plus aucune frontière n’aurait existé au VIe siècle, créant un espace linguistiquement mixte. Sur ce territoire, les Germains, peu nombreux, étaient les maîtres, détenteurs de la force et de la richesse (jusqu’au XIIe siècle, les aristocrates portent des noms germaniques). La romanisation aurait progressé de la mer du Nord vers le Brabant du VIe au XIIe siècle, via notamment les sièges épiscopaux de Tournai et d’Arras et les grandes abbayes (Lobbes, Aulne...). L’évangélisation (en latin) à partir de ces centres aurait contribué à la dégermanisation et à la romanisation. A l’Est, les îlots romans (Aix-la-Chapelle, St Trond) disparaîtront aux Xe, XIe siècles, malgré l’influence majeure de Liège.

A cette approche axée essentiellement sur la toponymie, il conviendra d’ajouter l’étude de l’implantation des populations, leur mode d’habitat, leur migration ; on devra étudier l’évolution du milieu physique. On observera aussi que la dynastie carolingienne voit dans le christianisme un ciment qui consoliderait l’ordre social ; encouragées, les abbayes et les centres religieux en général sont à l’origine du maintien de la Romania, de son œuvre économique et culturelle.

Nul doute que l’afflux de paysans dans les villes en pleine croissance à partir du XIe siècle, les déplacements de main-d’œuvre rurale que postulent la reprise des défrichements n’aient fortement contribué à modifier en plus d’un secteur, la répartition des parlers. Enfin, comment négliger l’action puissante exercée par les facteurs de culture, souvent liés aux mouvements religieux tant séculiers que réguliers ?



(19) André JORIS, Du Ve siècle au milieu du VIIIème siècle. A la lisière de deux mondes, Bruxelles, Etudes d’Histoire wallonne, Fondation Ch. Plisnier, 1967, p. 7-15.